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 PROPOS SUR L'ÉCOLE ET L'ÉDUCATION

ALBERT CAMUS  

« Non, l’école ne leur fournissait pas seulement une évasion à la vie de famille. Dans la classe de M. Bernard du moins, elle nourrissait en eux une faim plus essentielle encore à l’enfant qui est la faim de la découverte. Dans les autres classes, on leur apprenait sans doute beaucoup de choses, mais un peu comme on gave des oies. On leur présentait une nourriture toute faite en les priant de vouloir bien l’avaler. Dans la classe de M. Germain1, pour la première fois ils sentaient qu’ils existaient et qu’ils étaient l’objet de la plus haute considération : on les jugeait dignes de découvrir le monde. Et même leur maître ne se vouait pas seulement à leur apprendre ce qu’il était payé pour leur enseigner, il les accueillait dans sa vie personnelle, il  la vivait avec eux, leur racontant son enfance et l’histoire d’enfants qu’il avait connus, leur exposait ses points de vue, non point ses idées, car il était par exemple anticlérical comme beaucoup de se confrères et n’avait jamais en classe un seul mot contre la religion, ni contre rien de ce qui pouvait être l’objet d’un choix ou d’une conviction, mais il n’en condamnait qu’avec plus de force ce qui ne souffrait pas de discussion, le vol, la délation, l’indélicatesse, la malpropreté. […]

 Cet homme-là qui parlait aujourd’hui à son canari, et qui l’appelait « petit » alors qu’il avait quarante ans, Jacques n’avait jamais cessé de l’aimer, même lorsque les années, l’éloignement, puis enfin la Deuxième Guerre mondiale l’avaient en partie, puis tout à fait séparé de lui dont il était sans nouvelle, heureux comme un enfant au contraire lorsqu’en 1945 un territorial âgé en capote de soldat, était venu sonner chez lui, à Paris, et c’était M. Bernard qui s’était engagé de nouveau, « pas pour la guerre, disait-il, mais contre Hitler, et toi aussi petit tu t’es battu, oh je savais que tu étais de la bonne race, tu n’as pas oublié ta mère non plus j’espère, bon ça, ta maman est ce qu’il y a de meilleur au monde, et maintenant je retourne à Alger, viens me voir », et Jacques allait le voir chaque année depuis quinze ans, chaque année comme aujourd’hui où il embrassait avant de partir le vieil homme ému qui lui tenait la main sur le pas de la porte, et c’était lui qui avait jeté Jacques dans le monde, prenant tout seul la décision de le déraciner pour qu’il aille vers de plus grandes découvertes encore. […]

 « Tu n’as plus besoin de moi, disait-il, tu auras des maîtres plus savants. Mais tu sais où je suis, viens me voir si tu as besoin que je t’aide. » Il partait et Jacques restait seul, perdu (…), puis il se précipitait à la fenêtre, regardait son maître qui le saluait une dernière fois et qui le laissait désormais seul, et, au lieu de la joie du succès2, une immense peine d’enfant lui tordait le cœur, comme s’il savait d’avance qu’il venait par ce succès d’être arraché au monde innocent et chaleureux des pauvres, (…), pour être jeté dans un monde inconnu, qui n’était plus le sien, où il ne pouvait croire que les maîtres fussent plus savant que celui-là dont le cœur savait tout, et il devrait désormais apprendre, comprendre sans aide, devenir un homme sans le secours du seul home qui lui avait porté secours, grandir et s’élever seul enfin, au prix le plus cher. »

 Albert CAMUS, Le Premier Homme,  Folio, 1994.  

 1. C’est le vrai nom de M. Bernard que Camus ne désignait jusque là que sous un pseudonyme.
 2. Jacques (double de Camus), préparé par son maître, vient de réussir le concours d’entrée au lycée et obtenir une bourse qui lui permet de continuer ses études.


L'enseignement m'a beaucoup apporté.

"Il m'a d'abord, moi qui suis naturellement paresseux, obligé à travailler. C'est avec plaisir, et avec gratitude, que je me souviens aujourd'hui des longues soirées laborieuses que j'ai passé [sur] bien des sujets que je ne connaissais guère. Il y avait là une sorte d'excitation joyeuse qui était celle de la découverte, la joie de s'engager dans des sentiers difficiles et inconnus. Il s'agit de saisir l'essentiel, d'éliminer, de classer. Et il s'agit aussi de s'adapter à des publics qui peuvent être sensiblement différents.
La présence constante dé jeunes gens autour de moi a représenté l'une des chances de ma vie. Il y a dans la seule présence d'un auditoire jeune, une sorte de grâce, de qualité poétique, de disponibilité et de générosité qui est irremplaçable."

Raoul Girardet, historien dans ses mémoires Singulièrement libre, Editions Complexe, 1995.

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