Bretagne et revolution
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LA FORMATION DES DEPARTEMENTS BRETONS
La Bretagne dut à ses députés des pays de Rennes et de Nantes d'être l'une des seules provinces à voir ses frontières intégralement respectées par les départements : ainsi on respecta les bizarreries des " Marches Communes " dites aussi " Marches Séparantes " du Sud de la Loire dont l'origine remontait au Moyen-Age.
On fixa à cinq le nombre de départements à créer par souci de respecter la même superficie moyenne que celle des autres départements du Royaume (7000 km2 environ). De nombreux départements ont cependant moins de 6 000 km2. On écarta donc les réclamations de Saint-Malo qui ne voulait faire partie ni du département de Saint-Brieuc " à cause de l'idiome, il leur faudrait des interprètes ! ", ni du département de Rennes, et désirait en fait un département calqué sur sa zone d'influence économique (toiles de Quintin ).
Le tracé des nouvelles limites a don-né lieu à quelques difficultés : les rivières, les reliefs furent peu respectés : seule l'Aff sépara le Morbihan de l'Ille-et-Vilaine. On tint compte davantage de la volonté des paroisses qui ne furent jamais démembrées, de la persistance de certaines limites traditionnelles (pour le Comté-Evêché de Nantes par exemple) et de préoccupa.tions économiques : Saint-Malo obtint le rattachement de quatre paroisses outre-Rance, où étaient installés ses chantiers navals, Rennes le rattachement de son port d'approvisionnement, Redon, (traditionnellement vannetais). Ces attributions entraînèrent des compensations pour les Côtes-du-Nord (neuf paroisses à l'est de la Rance) et le Morbihan (La Roche-Bernard cédée par la Loire-Inférieure qui obtint en dédommagement Châteaubriant de l'Ille-et-Vilaine).
La frontière traditionnelle de l'Ellé ne fut pas non plus conservée ; le Morbihan annexa Le Faouët, cornouaillais - que le Conseil Général du Finistère réclama jusqu'en 1850 - plus proche d'Hennebont que de Quimper par les grands chemins existant alors. En échange, Quimperlé obtint deux paroisses vannetaises outre-Ellé et faillit récupérer la riche paroisse de Guidel, qui longtemps balança, avant de choisir le Morbihan (d'où huit cantons au lieu des neuf prévus pour le district de Quimperlé ). Des considérations économiques (marché de Quimperlé plus proche que celui d'Hennebont) et scolaires (présence de nombreuses écoles à Quimperlé ) avaient été contrées par des soucis fiscaux (peur de payer trop d'impôts) et religieux (crainte d'un changement de rite - Vannes observant la liturgie gallicane, et Quimper la liturgie romaine).
La région de Quimperlé fut elle-même réclamée un moment par Vannes, qui trouvait son département trop pauvre en villes.
Ainsi, si les communes-paroisses, et surtout les députés, ont eu l'occasion de se prononcer sur les nouvelles limites départementales, certains départements n'en apparaissent pas moins aujourd'hui encore comme des constructions assez artificielles : division du Morbihan et des Côtes-du-Nord entre un pays bretonnant et un pays gallo, opposition dans le Finistère du Léon à la Cornouaille, aux tempéraments bien différents. Certains députés clairvoyants, comme Pellerin, avaient compris que des dépar-tements sans cohésion et sans expérience résisteraient difficilement à la puissance du Pouvoir Central et avaient cherché à empêcher le démembrement de la Bretagne.
L'ABANDON LES LIBERTES ET FRANCHISES DE LA BRETAGNE
Cette question est encore aujourd'hui sujet à controverse. Rappelons brièvement que la Bretagne bénéficiait alors de l'autonomie politique, financière (ce qui lui assurait un régime de faveur) et d'avantages divers sur le plan judiciaire, militaire et religieux..
De nombreux cahiers de doléances, tant de paroisses que de sénéchaussées, demandent le maintien exprès des libertés et
franchises de la province : comme celles de Rennes, Nantes, Guérande, Vannes, Dol, Fougères, Dinan, Quimperlé, Carhaix,
Châteaulin... Aucun n'en réclame la suppression. C'est au contraire un des seuls points d'accord entre les trois ordres.

Pourtant, lors de la nuit du 4 août, dont la préparation revient au Club Breton (le président de la séance est Le Chapelier, député de Rennes), les députés bretons du Tiers acceptent, gênés et avec des réserves malgré tout, de renoncer aux libertés bretonnes, alors qu'ils avaient reçu la charge " d'employer leur zèle pour (les) maintenir et les conserver " (sénéchaussées de St-Brieuc, de Dinan, etc...). Les députés du clergé, eux, refusent cet abandon. A vrai dire, seul, le député de Lorient Delaville Le Roulx (né en Berry) déclare pouvoir, sans aucune réserve, " déposer nos privilèges entre les mains de la Nation ". Ce même député intervient aussi pour réclamer la suppression des privilèges de la Compagnie des Indes, ce qui ruinera complètement, après 1790, l'activité du port du commerce de sa ville (dont les installations seront ainsi récupérées par la Marine militaire).

Tous les autres députés du Tiers, " embarrassés pour la plupart de leur situation, se réunirent autour de leur président (Le Chapelier) qui, en leur nom, observant que les cahiers demandent une constitution selon laquelle la loi et l'impôt seraient délibérés aux Etats Généraux, mais se réservent la ratification des Etats de Bretagne, a dit qu'il espérait que les Bretons s'empresseraient de renoncer aux privilèges de leur province en conséquence des délibérations qui venaient d'être prises et de la constitution sage qui ne peut manquer d'être arrêtée ". (Correspondance de Bretagne, Vatar n° XLI).

Il semble que l'opinion publique ait été vivement choquée par cette renonciation. La ville de Rennes n'y donne d'abord qu'une adhésion conditionnelle
" se réservant en tout, les droits, privilèges et immunités de la province dont elle est la capitale, si ce qu'elle n'ose prévoir, la constitution qui va être formée ne demeurait inébranlable, la présente adhésion ne renfermant aucune renonciation, mais une reconnaissance des droits et privilèges que l'Assemblée Nationale veut consacrer à tout le Royaume ". (Délibérations de la munici-palité de Rennes, 18 août 1789.)
Rennes pense donc à une extension à toute la France des avantages politiques dont bénéficie la Bretagne et non pas du tout à leur suppression. Le député de Saint-Brieuc de son côté doit écrire à deux reprises pour obtenir l'adhésion de sa ville (7 septembre). Paimpol, Lamballe répondent encore plus tard (30 octobre), Pontivy le 14 janvier 1790 seulement !
Les seules traces que l'on conserve d'une consultation des campagnes sur ce sujet sont celles de la consultation organisée en septembre 1789 dans la sénéchaussée de Nantes : rares sont les paroisses comme celle de La Benaste, qui accepte la renonciation. La plupart d'entre elles, refusent ou sont réticentes.
" Ces droits et franchises ne peuvent être regardés comme des privilèges, mais uniquement comme le prix de certains sacrifices et l'équivalent de certains désavantages attachés à la qualité de province frontière. "
D'autres enfin hésitent, dépassés par les événements, et préfèrent imiter la paroisse voisine, ou s'en remettre aux messieurs de la Grande Ville - autorité et lumières obligent.

Mais la défense des libertés et franchises bretonnes est vite faussée, car elle est prise en charge par les privilégiés, et la bourgeoisie patriote se fait un devoir d'aller plus loin dans la destruction de l'édifice constitutionnel breton : le Parlement et les Etats de Bretagne sont abolis les 3 et 5 novembre 1789. C'est en vain que le Parlement conteste sa propre suppression. Mandés à la barre de l'Assemblée Constituante en janvier 1790, les magistrats affirment : " Nos franchises sont des droits et non pas des privilèges ; les corps ont des privilèges, les nations seules ont des droits ". Leur conduite est blâmée à l'issue d'un long débat contradictoire où ils sont violemment attaqués par Mirabeau qui les accuse de se mettre en travers d' " une grande révolution qui va changer la face du globe et le sort de l'espèce humaine " et qui dénigre toutes ces " vieilles chartes ", mais ils reçoivent aussi l'appui d'autres orateurs qui font remarquer que les privilèges résultent d' " un contrat de nation à nation " et que donc " la Bretagne est libre, et nous n'avons plus aucun droit sur cette province si nous ne voulons pas remplir fidèlement les conditions du traité qui l'a réunie à la Couronne ". Abbé Maury (non breton).

Le débat se passionne et change d'objet en se poursuivant : toute condamnation de la conduite des députés bretons du Tiers devient suspecte d'aristocratisme, que ce soit celle de la commune de Bannalec en décembre 1789 (mais n'y faut-il pas voir en sous-main l'action du chevalier de Tinténiac qui y réside ?) ou la protestation élevée le 13 février 1790 par le comte de Botherel, procureur général syndic des Etats de Bretagne - d'autant qu'il l'avait faite adresser aux trésoriers de toutes les paroisses de la " ci-devant province ", assortie d'un tableau rappelant aux populations le régime fiscal de faveur d'avant 1789. Cette publication est bloquée à temps, mais le danger est grand pour les bourgeois patriotes de voir se nouer une alliance entre les aristocrates et les paysans, toujours réticents en matière d'impôts. Les franchises bretonnes sont donc désormais condamnées sans appel : ainsi, lors de la fédération de Pontivy en janvier 1790
" Déclarons solennellement que le premier usage que nous faisons de la liberté est d'abjurer à l'instant cet antique et barbare servage qui nous faisait gémir sous le poids cruel d'une oppression et que nos orgueilleux tyrans avaient l'audace de décorer du nom fastueux d'immunités et de franchises de la Bretagne ".
Le régime d'autonomie totale laissé alors aux départements et autres collectivités nouvellement créés, empêche une prise de conscience de la perte des franchises. Il n'y a donc pas de grave opposition de la part de la population.
On peut essayer de réfléchir par contre sur la responsabilité de la bourgeoisie dans cette affaire. Est-ce par manque ou insuffisance de conscience nationale bretonne qu'elle ne défendit pas le statut d'autonomie de la province ? Est-ce plutôt par volonté de favoriser l'unification économique profitable surtout à leur groupe social ? Fut-elle subjuguée ou dépassée par des débats trop abstraits sur la dernière invention philosophique d'alors : la Nation Française ?
En tout cas, ces députés bourgeois bretons manquèrent absolument de sens politique en ne sachant pas prévoir que la plus absolue des centralisations était désormais possible. Et d'ailleurs, après avoir joué les premiers rôles du début, ils seront vite éliminés par d'autres orateurs mieux avertis des réalités politiques.

PROTESTATION ET RECLAMATION DE M. DE BOTHEREL, PROCUREUR GENERAL, SYNDIC DES ETATS DE BRETAGNE
(extraits)
[Les anciens privilèges de la Bretagne]
Unie à la France par des traités solennels, et jamais conquise, la Bretagne a ressenti cet ébranlement général dont sa constitution particulière devait la garantir. Par son union vivement désirée, sollicitée même par les états généraux de France, consommée à leur prière, et sur leurs représentations, la province de Bretagne donna à la France un poids immense dans la balance de l'Europe; et pour tous ces avantages, elle ne se réserva que les droits dont elle jouissait sous ses souverains particuliers; elle stipula qu'elle ne serait assujettie qu'aux impositions qu'elle consentirait; que nul établissement, nulle loi n'aurait de force dans son étendue qu'après l'adoption unanime des trois ordres ; que nul changement ne se ferait dans son administration que de son consentement, et que jamais pour aucune cause ses citoyens ne seraient traînés en justice hors de leur pays...
[contre la transformation des Etats généraux en Assemblée nationale représentative libérée de toute forme de mandat impératif]
... A la vue de tous les maux auxquels on livre votre patrie, à la vue des impôts dont on veut vous accabler, à l'aspect de l'anéantissement des droits sacrés du peuple, Bretons sensibles, réunissons-nous, et protestons tous ensemble contre une assemblée qui, de constituée se déclarant constituante, de mandataire s'érigeant en assemblée législative, de transitoire devenue permanente, s'arroge sur ses commettants une autorité despotique, les force au silence, et qui, au mépris des serments qu'elle avait faits, déroge aux pouvoirs qu'elle avait reçus, et viole impunément les clauses qui lui avaient été prescrites ; réunit dans sa main tous les droits de la nation qu'elle a illégalement usurpés ; croit pouvoir en disposer arbitrairement, annuler les contrats les plus sacrés, les stipulations les plus authentiques, changer le système civil sans l'aveu et contre le gré des intéressés, renverser le trône, remuer les bases de l'Etat, imaginer un intérêt général autre que la somme des intérêts particuliers, et se joue enfin de la propriété des biens et des personnes...
[déclaration d'illégalité des décisions, impôts et monnaies precrits par l'Assemblée Nationale]
... Nous protestons pour l'intérêt du peuple breton de nullité et illégalité contre la noblesse des députés des sénéchaussées et diocèses de Bretagne aux états-généraux du Royaume, comme n'ayant pas été faites en états, suivant les formes constitutionnelles de la province ; déclarons nulles et in dûment perçues toutes les contributions forcées et impositions établies en Bretagne sur l'autorisation desdits états-généraux sans l'avis et le consentement des états de la province, et en déclarons responsables tous ceux qui en auraient autorisé, fait ou fait faire la perception. Nous protestons contre la distribution et circulation forcée d'un papier-monnaie qui n'a point été accepté en Bretagne suivant les formes et usages, et qui, appuyé sur une hypothèque inique, ne peut que tomber en discrédit et attirer la ruine de nos concitoyens. Nous protestons con-tre l'extinction de l'ancienne magistrature et la formation de nouveaux tribunaux tant de justice que d'administration...
En un mot, nous protestons contre tous actes et décrets qui pourraient être préjudiciables ou attentatoires aux droits, franchises et libertés de la Bretagne, et nous déclarons formellement nous y opposer.

Au Plessix-Botherel, le 13 février 1790.
DE BOTHEREL
Nous adressons cette protestation au roi, gardien de nos libertés, qu'il a lui-même juré de maintenir ; et n'existant plus en Bretagne de tribunal légal, nous la confions au public, à l'Europe entière, et prions les bons citoyens qui l'auront reçue de l'observer et promulguer.